Panaméricaine (la ruta cinco)

LONGUE et parsemée d'embûches est la route qui mène aux vérités premières et dernières du désert. Combien de voyageurs ont-ils, à leurs dépens, éprouvé la lente monotonie de la Panaméricaine et, jusque dans leur chair, la rectitude de la Ruta cinco ? Même à plus de cent à l'heure, l'impression de faire du sur-place domine et, dans tout l'être de l'homme au volant, s'insinue ; à moins que, rapidement, ce soit une impression de déjà-vu.

L'usure rapproche encore le chauffeur de sa machine. Quand tous deux ils surchauffent, qu'aux tempes du premier la sueur vient couler abondamment et qu'une bielle de la seconde menace d'en faire autant dans le moteur, ne rêvent-ils pas de faire bloc, pour ainsi dire front commun, soudés contre leur même ennemie intime qui, tapie dans la réverbération et l'éblouissement, les attend à la sortie d'un illusoire prochain tournant ?

 

"Jérômino", grand chef andin par son mariage et premier de corvée aux commandes du pick-up de location, n'a plus regardé défiler les kilomètres au compteur après qu'il en eut parcouru quatre-vingts en ligne droite, et tout ça pratiquement sans toucher au volant. Par la suite, quand bien même cette tâche dérisoire l'eût occupé davantage que la conduite de notre camionnette de gauchos, il se refusa à homologuer de probables nouveaux records de rectitude d'asphalte et s'absorba dans la contemplation du paysage environnant.

Quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, la Panaméricaine chante sa berceuse aux voyageurs, et tous les moyens sont bons pour échapper au sommeil que vous promet cette lancinante comptine.

Si l'on se fie à ces sortes de chapelles ardentes qui jalonnent en nombre la Nationale n°5, la petite comptine confine souvent au requiem bien tragique, et le sommeil à un état bien plus irréversible. Pour ne pas dire éternel... Parfois aussi volumineuses que des arrêts de bus, ces animitas évoquent à travers les objets qui leur étaient familiers ceux qui sont morts sur cette route maudite. Ainsi, au milieu des fleurs en papier multicolores et de petits tas de pierres utiles au culte de la Pachamama, la chapelle funèbre d'un conducteur d'engins de travaux publics se trouvera agrémentée des modèles réduits de la tractopelle et du rouleau compresseur aux manettes desquels il gagnait sa vie... Imaginer à quoi sa propre animata pourrait bien ressembler quand on aura cassé sa pipe et lâché le volant du pick-up est un moyen comme un autre de tromper l'ennui et de rester éveillé, c'est-à-dire vivant. On peut aussi se demander à quoi étaient en train de rêver tous ces fantômes qui hantent aujourd'hui la Panaméricaine quand le hurlement d'un klaxon, la sensation étrange de la route qui se dérobe sous les roues ou le crissement des pneus sur le bas-côté les a, avant le choc fatal, très provisoirement tirés de leur torpeur. Contre le sommeil, la peur est plus efficace encore que la caféine, bien meilleure conseillère que la nuit.

Et peut-être qu'après tout, lorsqu'on pense à eux, les âmes et les rêves de tous ces anonymes partis dans le décor nous accompagnent et nous protègent, comme les médailles de saint Christophe chez nous.

 Il y a presque autant de ces petites chapelles au bord de la Ruta cinco que de traces de freinage en catastrophe, plus ou moins longues, sur la chaussée, et quelquefois les secondes conduisent directement aux premières. Il y a tant de lambeaux de pneus le long de la Panaméricaine que c'est à se demander s'il ne pousse pas dans le désert, autour des rares eucalyptus à tirer leurs épingles du jeu, d'invisibles hévéas ou des arbres à caoutchouc souterrains dont ils seraient les fruits amers et immangeables. 

A part les aminitas, censées entretenir la flamme du souvenir de ses victimes, on ne voit plus âme qui vive dans les parages de cette route mortellement rectiligne à mesure que l'on avance vers le Norte Grande. On ne saurait dire avec précision où le désert a commencé, ni quand nous y sommes entrés sans résistance, tant ce sont là des notions psychologiques et à géométrie variable.

Etait-ce quand nous avons cessé de voir le Pacifique sur notre gauche ou après Copiapo, la ville de la ruée vers l'or et du premier chemin de fer latino ?

Même le trafic paraît sans consistance dans cet espace démesuré et lunaire qu'on nomme évasivement, dans une vaine tentative de le circonscrire, l'Atacama. A peine peut-on parler de circulation intermittente pour désigner le lent goutte-à-goutte de pick-up défraîchis et de trucks rutilants qui roulent sur la Panaméricaine, l'empruntent plus qu'ils ne la prennent, sans tout à fait se suivre ni vraiment s'y croiser.

Dans le Petit Nord, les abords de la Ruta cinco sont autrement plus animés. Tout de blanc vêtues, des femmes qu'on surnomme las palomitas (les colombes) vendent des pâtisseries identitaires aux environs de La Ligua ; près de Los Vilos, on propose des fromages de chèvre et des quartiers de viande que même les enfants portent à bout de bras ; à La Serena, l'emblème gastronomique, c'est la papaye. Querida Karina ignorait forcément que, sous nos climats, on ramassait pour de rire la papaye avec une "foufourche". Comment n'aurait-elle pas donné sa langue au chat, son gato aux palomitas ?

 

Où il est question de sexe et de linguistique...

Il y a des blagues intraduisibles, des subtilités de langages qui ne sont pas universelles pour deux sous. Dans le Norte Chico, par exemple, les autochtones à qui l'on demande comment ça va peuvent répondre «entre Tongoy et Los Vilos» pour dire qu'ils vont couci-couça. Et quand bien même le sexe serait un sujet de conversation moins subtil, il n'en éclaire pas moins, dans la petite éternité du voyage sur la Panaméricaine, dans la promiscuité consentie du pick-up, le débat sur les nuances linguistiques intercontinentales. Allez savoir pourquoi les Chiliens appellent une "française" ce que l'on nomme chez nous une "pipe", un "pompier" ou, plus scientifiquement, une fellation ! Et pourquoi avoir ici baptisé "la russe" ce que nous autres Français désignons par "branlette espagnole" ?

De ce côté-ci des Andes et du Pacifique, on parlera de beso del payaso, littéralement "bisou du clown" pour évoquer le cunnilingus, dès lors qu'au moment de l'acte sexuel, la partenaire sera réglée pour de bon ou, dit de façon plus poétique, affectée de ses coquelicots. Enfin, s'il n'y a pas à ce jour de brevet déposé, il serait de bon ton de militer pour que soit officiellement nommée "la chilienne" une position amoureuse consistant à relever au-dessus de sa tête la robe de sa partenaire avant de passer à l'action, puis à la tenir ainsi, fermée plus ou moins hermétiquement, de sorte que le tout ressemble vaguement au bulbe d'un oignon. Au Chili, on appelle ça, paraît-il, la cebollita ; c'est dire si ce peuple a beaucoup d'imagination !

De l'imagination, il en faut pour se figurer les centaines d'oficinas qui, au début du XXe siècle, ont poussé dans le désert comme des champignons, ces villes minières que des compagnies souvent étrangères ont créées de toute pièce pour exploiter les gisements de nitrate, via la main-d'œuvre indigène, sous le régime de la concession. Oficina Alemania, Oficina Blanco Encalada, Oficina Humberstone, Santa Laura, Carmen Alto, Pampa Union, Chacabuco... Pour la plupart, ces villes ne sont plus aujourd'hui que des noms sur des cartes routières anachroniques ; le long de la Panaméricaine, de vieux hangars ouverts aux quatre vents, des bicoques en adobe qui menacent ruine, des usines de lixiviation à l'état de mikados géants, des chemins de fer rouillés qui finissent en impasse, des panneaux ensablés, des cimetières à l'abandon...

Un grand-père de Karina, ou peut-être un bisaïeul, a connu l'heure de gloire de ces cités salpêtrières, avant qu'on invente en Europe les engrais chimiques qui devaient leur sonner le glas. Quelques jours seulement après son mariage, raconte sa descendance, il était parti seul gagner sa vie dans le désert d'Atacama, nouvel Eldorado qui, par bien des aspects, restait hostile, tandis que son épouse l'attendait bien sagement dans leur ville natale de Combarbala, célèbre pour sa pierre volcanique, la combarbalite, dont on fait, entre autres, des statuettes Moai destinées aux touristes passés ou non par l'île de Pâques.

 Les jeunes mariés sont restés ainsi plusieurs années sans se voir ni se toucher, juste à s'écrire des mots d'amour par-delà le désert et une révolution industrielle qui ne pouvait finir que mal.  

Dans un "routier" du désert. Païla et telenovelas...

Par-ci par-là subsistent de cette époque héroïque d'antiques cantines faites de quatre tôles mises debout où des routiers hirsutes viennent se repaître de païla, une sorte d'omelette légère, et de café à la turque quand ils n'ont plus les yeux en face des trous. Ces modestes établissements, tout de bric et de broc, sont avec les stations-service de la Copec et quelques motels  style Bagdad Café - où la télé diffuse en permanence et à plein volume novelas mexicaines, matchs de foot et biographies de stripteaseuses argentines -, les derniers endroits humanisés qui jouxtent la Ruta cinco à l'approche d'Antofagasta et du Tropique du Capricorne.

«Jesus te amo», assurent d'invisibles zélateurs sur des rochers bien calcaires.

C'est après Antofagasta, d'où est parti le train fantôme de l'écrivain chilien Luis Sepulveda dans Rendez-vous d'amour dans un pays en guerre, qu'on quitte la Panaméricaine. Direction San Pedro de Atacama, via Calama, la prospère ville du cuivre.

S'il veut nous engloutir, le serpent noir devra attendre le voyage retour...