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Moscou

LA NUIT, les étoiles rouges des hautes tours de guet dessinent dans le ciel au-dessus du Kremlin une constellation qui surpasse dans le trafic d'influences, en force magnétique pure, les douze signes du zodiaque. Raspoutine n'aurait-il jamais invoqué entre les murs d'enceinte de cette forteresse la Vierge de Kazan ou d'obscurs esprits sibériens jusqu'à la transe, l'horoscope de millions d'âmes russes dépend depuis longtemps et pour longtemps encore de l'humeur ou de la bile des tsars, des starets et de leurs ersatz qui, en missi dominici du Dieu de l'Orthodoxie Lui-même et en Personne, ont élu domicile ici.

Sur les bords de la Moskova, la bien nommée «eaux troubles», ils gouvernent comme on navigue à vue, à moins que ce soit comme on joue aux échecs, ce qui reste de l'Imperium, tandis que d'autres éminences grises, spirites plus ou moins ténébreux, gravitent dans leur orbite spéciale.

Sous cette latitude, on dira oligarques plutôt que rois du pétrole, mais les limousines des nouveaux dinosaures de l'énergie fossile qu'on extrait des entrailles de l'Oural et de la Sibérie rivalisent en longueur, luxe et chevaux fiscaux avec les modèles indécents des princes saoudiens.

A quelques entrechats du Bolchoï, le ballet de ces bagnoles superlatives est le signe que les choses changent, ou alors qu'elles ne changent pas : le Kremlin restera toujours le Kremlin, l'œil du cyclone, l'œil de Moscou, dans le ciel et sur la terre de toutes les Russies, en Europe et en Asie, partout...

 

Justement, un grand échiquier semble tracé sur les pavés de la place Rouge, ou serait-ce une autre illusion d'optique imputable à la légère convexité de cette esplanade de sept hectares et demi dont l'arpenteur ne mesurera pleinement la démesure qu'en son juste milieu ? La pente douce qu'épouse, de part et d'autre de cette insoupçonnable acmé, de ce mamelon minuscule, l'impeccable pavage anthracite écrase les perspectives et trompe l'œil qui se figurerait embrasser dans son entier cette place immense depuis n'importe laquelle de ses extrémités, un peu comme il se méprendrait sur l'étendue de la mer Noire ou de la mer Blanche en apercevant depuis la côte, par temps clair, les côtes d'en face. Noyade assurée à celui qui s'imagine pouvoir traverser d'une seule traite la Krasnaya plochtchad, de la cathédrale Basile-le-Bienheureux à la porte de la Résurrection et au Musée d'Histoire d'Etat, mitoyens avec la place du Manège.

 

La statue équestre du maréchal Joukov, que de puissants projecteurs éclairent par en dessous, déploie sur la façade nord-ouest du bâtiment de brique rouge une ombre envahissante et tellement disproportionnée que les passants préfèrent ne pas longer le mur de peur de recevoir du cheval à l'amble un mauvais coup de sabot s'il venait à ruer ou quelques coups de cravache du grand chef militaire. A moins qu'ils ne redoutent le coup de fourchette qui, dans le jargon des échecs, désigne, à ce qu'il paraît, une attaque dirigée simultanément contre deux pièces de l'adversaire. Avec la statue en bronze du «maréchal d'acier»,voilà donc notre cavalier.

Mais où prendre la tour ?

Entre les vingt donjons qui jalonnent la muraille du Kremlin et ses créneaux en queue d'hirondelle qui n'ont jamais annoncé le printemps, c'est l'embarras du choix. Tous les clochers des églises et des cathédrales feraient l'affaire aussi, les campaniles, les flèches, les bulbes, les dômes et les coupoles orthodoxes qui hérissent le ciel nocturne moscovite comme autant de paraboles et de satellites que l'on aurait dressés ici pour faciliter l'intercession des saintes icônes auprès du Grand Patron.

Ô voyageur manichéen, et si cette tour que tu cherches depuis ton premier pas sur l'échiquier de la place Rouge n'avait cessé de te crever les yeux ? Et si cette tour n'était autre que la cathédrale Basile-le-Bienheureux qui clignote dans la nuit comme une fête foraine, un Lunapark où l'on prie et psalmodie ? Grand Huit labyrinthique, ses courbes s'élancent et finissent leur course au plus haut des cieux, voire au-delà si ça se trouve ; quand la messe est dite, elles s'évanouissent peut-être dans la masse manquante de l'univers, cette bulle de savon noir qu'a sondée Sakharov le savant.

La statue équestre du maréchal Joukov et son ombre envahissante sur la place du Manège.

A la lumière du jour, l'édifice n'en est pas moins extravagant. Les bulbes torsadés qui coiffent ses chapelles évoquent alors les plis des turbans orientaux, de la guimauve en rouleaux, les lignes entremêlées des glaces à l'italienne remplies de colorants. Ce n'est pas une église, c'est une bonbonnière, une pièce montée, un cyclone de jaunes d'œufs fouettés et de crèmes pâtissières.

On raconte qu'Ivan le Terrible, un tsar plus que zinzin, a fait crever les yeux des deux architectes qui ont dessiné les plans de cette maison en pain d'épices tout droit sortie du pays des merveilles d'Alice, de sorte que jamais elle ne soit reproduite ailleurs ou contrefaite en cerises confites. Les tyrans ont toujours été de grands enfants !

 

Pour le roi, c'est facile : ce sera Lénine en triste sire, visage au teint de cire, barbichu cacochyme et parcheminé, dans son mausolée désolé, en position «échec et mat», la position du looser couché, pour ce qui lui reste d'éternité.

Quant au fou, rien n'empêche qu'on choisisse pour tenir le rôle l'une de ces vaches en résine de synthèse, plexiglas ou bakélite, qui sont exposées aux quatre coins du GUM, ce grand magasin d'Etat avec pignon sur la place Rouge.

II n'y a pas animal ruminant plus approprié que la vache pour aiguiller les trains à travers l'Oural et la vaste Sibérie ; la vache est au faux désert de Russie ce que le cheval de Przewalski est à l'Altaï mongol et au désert de Gobi. Et puis, ne voit-elle pas de son œil placide le monde en noir et blanc, comme les premiers appareils photographiques ?

Un génie des échecs, la génisse ! Dans sa robe damier, elle veille au bord des voies à ce que rien ne déraille. Immobile. Imperturbable. Vigie. Vestale. II n'y a pas de meilleur compagnon de voyage qu'une vache ; il n'y a pas sur terre d'animal plus approprié au spectacle ferroviaire que ce langoureux mammifère campé sur ses quatre belles guibolles sabotées, chassant du pompon de sa queue les mouches qui lui cachent les yeux.

A dos de cet animal fabuleux, il est temps maintenant de traverser la place Rouge, à toute vitesse, en diagonale, comme des fous. Direction la gare de Iaroslawl.

Un train siffle dans le lointain ; c'est le Transsibérien qui, de loin en loin, émerge de son bain de vapeur. Une cloche sonne, c'est l'heure. Michel Strogoff est-il encore sur le quai ? Une vache meugle. Un rêve est sur le point de se réaliser.

Le voyage peut commencer... 

Cow-Parade au GUM, le grand magasin d'Etat qui a pignon sur la place Rouge. Moscou, août 2005.
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