1- Cinq chats sauvages

à Stafilos (extrait)

    LA MER Egée scintille, une voile se détache dans l’éblouissement, l’or pur de ses reflets qui aimante le ciel d’un bleu de méthylène. A contre-jour, on ne saurait dire si elle est noire ou blanche, la voile de la caravelle qui ramène les enfants à bon port, ni, dès lors, si Thésée est de son équipage ou non ; le roi devra attendre avant le grand plongeon, et la mer d’être baptisée… D’ici là, la noyade est interdite.

 

    On ne noie pas les chats, la Grèce est leur patrie d’adoption. Et même s’ils affectent de ne plus les voir, rôdant autour des tables, à l’affût des reliefs de mezzés, des têtes de poissons frits qu’ils leur abandonnent d’un geste las, comme une offrande désacralisée, les hommes des tavernes portent ici la moustache par mimétisme, zoolâtrie. Ou s’ils la rasent, c’est par bravade, comme s’ils voulaient s’affranchir de cet attribut par trop ostentatoire du félin pour mieux développer en eux ses qualités intrinsèques, ses facultés magiques, à commencer par son organe vestibulaire qui lui permet de retomber à chaque fois sur ses pattes.

En quelque sorte, ces hommes, devant leur glace, éprouvent leur nouveau sens de l’équilibre sur le fil du rasoir et se figurent qu’il en va de la moustache comme de l’ouïe ou de la vue, la perte d’un des cinq sens conventionnels décuplant, paraît-il, la prégnance des quatre autres… Mais, sans doute parce que les vibrisses interviennent pour bonne partie dans le réflexe légendaire de retournement du chat en chute, les moustaches ne repoussent que plus drues entre narines et babines, pour ainsi dire au nez et à la barbe de leurs propriétaires. Lesquels n’ont finalement d’autre choix que de s’inféoder, de jurer fidélité au félidé dans cette ressemblance indéfectible ; bref, de laisser parler le chat qui est en eux. Et, par voie de conséquence, de fréquenter les mêmes tavernes où, soit dit en passant, la présence des chats, la luisance de leur pelage, son épaisseur sur les côtes en disent bien plus long sur la qualité de la table que toutes les étoiles de leur voix délectable.

 

    Cinq chats classent la table de Nicolas, sur les hauteurs du quartier de Stafilos, au rang des meilleures adresses de l’île de Skopelos, hors-catégorie en termes de félicité et d’insouciance. S’ils ne s’en approchent encore qu’à pas comptés, apprentis-funambules modelant sur le ciment brûlant de la terrasse la corne tendre de leurs coussinets, les quatre chatons s’enhardissent chaque jour davantage, poussent un peu plus loin, sous le regard à la fois encourageant et rempli d’appréhension de leur mère, tapie dans l’ombre du massif de pins et d’oliviers, prête à bondir à la rescousse, l’exploration des us et coutumes alimentaires de la maisonnée.

   

    Une fois rasé, tous les soins apportés au lustre de sa moustache poivre et sel, le rituel matinal de Nicolas se poursuit par la préparation de la pitance de ces chats sauvages, apparus dans son jardin comme une bénédiction au début de l’été. Avec les restes de pitas de la veille, les arrêtes et la peau des daurades, il leur concocte un festin qu’il verse dans un vieux bac de crème glacée, disposé à l’orée de la pinède, près du tuyau d’arrosage dont les fuites à l’embout agissent comme un brumisateur. Quand il s’est suffisamment reculé, assis sous l’auvent à réviser ses gammes au bouzouki, fine pluie métallique qui semble remonter au ciel sans y dessiner d’autres nuages que des nuances de bleu azur, la harde sort de sa cachette dans le fouillis des arbres. Et elle vient faire ripaille des restes ainsi accommodés, honneur à la gamelle sous cette double averse rafraîchissante, gardant, entre deux lampées, un œil sur le musicien à l’exercice, une oreille pour les miaulements qu’il tire de ses trois doubles cordes comme un langage universel.

2- Yorgos Song (extrait)

    LA NUIT, à Stafilos, les dragons terrassés gisent sous la terrasse, traversés de part en part à hauteur de l’os iliaque par le cimeterre d’un Yorgo. Ils sont deux ainsi prénommés, leur cotte de maille trouée aux mythes, rapiécée à l’Iliade, à la Légende dorée, et de leur voix de stentor, ils poussent leur chanson de geste à la table des chevaliers d’un sacro-saint désordre.

   

    Nicolas est au nombre des « apôtres », les accompagne au luth dans le récit de leur épopée sur la mer étoilée et dans le ciel nocturne, entre lesquels la table ou la terrasse tout entière dérive tel un radeau. Parfois, il tient son instrument comme une pagaie. Il imprime la cadence du talon de son cothurne et, au besoin, les harangue, les aiguillonne, reprend la geste à son compte, le refrain de la chanson de Yorgos, lui qui sait mieux que quiconque que le « s » final de ces saints Georges-là n’est ni marque du pluriel ni marque de sainteté. Juste une déclinaison linguistique, coquetterie de la langue qu’Homère, faute d’y retrouver tout à fait ses petits, donnerait sans doute aux chats s’il venait à passer dans les parages. Et y entendait en écho, entre les hics, les commérages singuliers des trois compères dans leur argot post-hellénique.

 

    A cette heure, tout leur est en bataille, les cheveux, la moustache, les sourcils broussailleux, mais le dernier souffle recueilli aux naseaux de leur minotaure ne confère que plus de force à leurs laisses, de richesse à leurs rimes. Et, à mesure que la nuit avance, les femmes myrophores hésitent à tomber de sommeil, ou bien en pamoison. Clairvoyant, celui qui pourrait deviner ce que supplient les orantes dans le clair-obscur qu’entretient vaille que vaille la flamme vacillante du photophore, du chauffe-plat sous les oublies, les fleurs de courgette farcies : qu’ils cessent de chanter séance tenante ou alors que leur chanson transperce la nuit et touche son cœur sous sa cuirasse. 

Sinon toutes, il en est forcément une, parmi ces implorantes, de l’étoffe d’Ariane, une jeune femme dont la chevelure bouclée conviendrait, en épaisseur et en beauté, à la légende et au mythe qui se confondent, à la chanson de Yorgos qui passe en boucle en lui parlant d’amour et de Nord. Princesse ou déesse, après tout qu’importe, dès lors qu’il y a sur sa quenouille suffisamment de laine à dévider pour retrouver la sortie du labyrinthe ou de la taverne, son chemin jusqu’à la lumière depuis le tréfonds de la caverne où loge le monstre fabuleux. La mission Ariane, c’est la même mission antique qui se répète au Moyen-âge sous la plume de Voragine, et jusqu’autour de cette table à peu près ronde, cet été-ci, à Stafilos, où l’on chante la geste parabolique dans les vapeurs du tsipouro et les voiles des Dioscures : occire le dragon inoxydable, chasser les vieux démons des méninges, en percer les mystères insolubles dans l’eau.

La thèse se défend, l’empirique contre-attaque : à la poupe et en Thésée, le plus taiseux des deux Yorgo ; à la proue ou à la barre, dans le rôle de saint Georges le tropéophore, le plus bavard des faux jumeaux, volubile malabar, barde dardant sa hallebarde, ou encore, à l’échelle du chaos d’une telle chorale, ténor du barreau.

 

    S’il fallait se passer de calendes pour aboutir à pareille distorsion temporelle, pour voyager dans les temps obscurs et faire qu’ils se chevauchent, qui mieux que les Hellènes y pourvoiraient ?! Et si, pour ne pas perdre le Nord dans ce dédale, de continents à la dérive, d’hémisphères sens dessus dessous, il fallait faire sans boussole, à quoi se raccrocher sinon ce fil, et à Ariane tout au bout ?!

Parfois, quand ils se sont trop avancés en dedans d’eux-mêmes, penchés trop loin à l’intérieur, les hommes des tavernes ressemblent à ces chatons des almanachs, empêtrés dans une pelote de laine. Ils se damneraient plutôt que de reconnaître que c’est une femme qui porte la culotte, leur Ariane qui tire les ficelles. Et pourtant, dans la chanson de Yorgos, c’est toujours elle qui apparaît en filigrane, en princesse, en déesse, en joueuse de yoyo ; les bas et les hauts de leur cœur, c’est elle. Leur vaillance et leurs errances sont inscrites dans le mouvement du fil noué autour de son doigt, et ses aiguilles ont tricoté leurs cottes de maille ; une maille à l’envers, une maille à l’endroit...

Mais quand bien même tous les saints Georges étincelants, les Thésée ténébreux n’y verraient qu’un fil à la patte, emberlificoté à force d’avoir tourné et retourné dans les méandres labyrinthiques, de s’être cognés au mur des impasses, que serait un chevalier sans sa chevalière ?! Un chaton sans initiales ni armoiries ?! Juste un chaton, voilà !

Un chaton qui demande du mou.

3- Avierinos la science (extrait)

    LA VOIX D'AVIERIS est caverneuse, profonde, tout en basses fréquences. Une voix radiophonique pour traverser la nuit, douce et réverbérée quand elle chante à l’arrière des autres - des exaltées -, docte, raffinée et comme infaillible quand elle raconte, dans un français parfait, la seule histoire qui vaille encore la peine d’être racontée ; le reste, s’il ne l’abonde ni n’en découle, n’est que paroles en l’air.

La voix d’Avieris est à l’avenant d’un corps taillé dans la masse, une corpulence à porter des pardessus à la Maigret ; tout chez lui a cette épaisseur qui rassure et, en même temps, qui vous tient à distance, comme d’une encyclopédie trop volumineuse pour les bras de l’enfant, ou d’un éléphant sacré, allégorique ici de la puissance et de la matière grise. L’érudition d’Avieris est sensible jusque dans sa chair. Elle l’a modelée à mesure que la connaissance, la nourriture spirituelle l’a empli et s’est stratifiée à l’intérieur, poussant en quelque sorte les murs de sa bibliothèque, de sa médiathèque intime, dont les fondations ont dû se renforcer d’elles-mêmes – les épaules s’élargir pour soutenir la tête, et ainsi de suite jusqu’aux pieds qui supportent l’ensemble quand il se tient debout –, s’étayer à proportion de l’insatiable appétit de cette armoire à glace qui absorbe et réfléchit.

 

    Katarina, sa femme, lui ressemble d’une certaine manière, cette manière que les deux êtres d’un couple ont parfois de déteindre l’un sur l’autre à force de vivre et de voyager ensemble, de partager sentiments et nourritures, chacun ajustant dans le miroir de l’autre sa propre personnalité. Katarina a une forte personnalité. Sa voix est grave aussi, rompue aux conférences, aux cigarettes longues et fines. Une voix mâte, métallique, qui en impose en grec et dans plusieurs langues étrangères, dont le français qu’elle maîtrise, elle aussi, à la perfection, avec une pointe d’accent qui atténue, ou renforce selon la modulation, son caractère académique, voire technocratique - marque d’une intelligentsia à son aise dans toutes les capitales européennes.

Katarina est une experte internationale en archéologie, sa culture est éblouissante comme les perles de nacre qu’elle porte autour du cou lorsqu’elle sort écouter dans les tavernes du port de Skopelos ou à la terrasse du café Anatoli qui coiffe le Castro les maîtres du rebétiko, toujours flanqués de nouveaux jeunes prodiges, des virtuoses du bouzouki ou de la guitare. Elle les écoute d’ailleurs sans les écouter, tant elle possède, à un degré élevé, l’art de faire la conversation en toutes circonstances, s’adaptant avec une facilité déconcertante à tous les publics et à tous les sujets, de plus pointu au plus trivial, sans jamais se départir, même dans le registre de la franche trivialité, de ce ton professoral que viennent encore rehausser des lunettes d’écaille portées bas sur le nez. Si la musique est trop forte, elle passe de la cantonade à l’aparté avec son voisin de tablée pour finir de lui raconter à l’oreille le tournant de la bataille de Salamine ou quelque secret d’alcôves ministérielles bien carabiné.

 

    Avieris est plus discret, fait moins étalage de sa science, et moins encore quand la musique a commencé. Une part de lui-même semble alors sortir de son corps de colosse et s’en aller flotter au-dessus des musiciens, légère, danser autour des instruments, au plus près des vibrations des cordes, de la résonance du bois de palissandre des bouzoukis et des baghlamas, du grain élégiaque des voix qui règlent les mouvements en spirale de sa danse atmosphérique. Si l’on observe attentivement le jeu des reflets dans la vitrine devant laquelle on a installé le duo minimal de « rebètes », qui deviendra trio, puis quatuor ou quintet au fil de la soirée, avant de retrouver sa forme initiale, fût-ce avec d’autres têtes, et de changer encore, et encore, jusqu’à une heure avancée de la nuit ; si l’on observe bien ce ballet de musiciens dans sa manifestation thermographique ou holographique sur les pas-de-porte vitrés des tavernes, on y aperçoit aussi l’aura d’Avieris, son émission de chaleur, d’un rouge orangé, tout en constance et en sinusoïdes dans ce rayonnement de feu d’artifice.

 

    Le voilà au pays, dans son élément, sa bulle en ascension. C’est son univers qui se déploie maintenant devant ses yeux, il a suffi d’un son, familier entre mille, d’un solo de bouzouki, de trois accords de guitare. Son univers revenu du fond des temps, du début du XXe siècle dans sa teinte sépia, lorsque les musiciens et les voyous portaient les mêmes costumes trois pièces, plus ou moins élimés, moustaches effilées sur visages faméliques, le cou comme avalé par le col de la chemise boutonnée jusqu’en haut, le cravate nouée à faire de la compote de leur pomme d’Adam, l’amertume à la bouche pour ne rien avaler et comme s’ils répétaient le rôle de gibier de potence dans lequel on tenait à l’époque la faune interlope dans le port du Pirée. Une engeance risque-tout au milieu de laquelle tous les Grecs d’Asie mineure ne jouaient pas qu’en si mineur, mais du couteau aussi, et des poings, et des coudes, pour respirer l’air rare d’un monde qui rétrécissait et tournait le dos au large. Mais ils avaient la classe, la grâce les avait touchés. Une classe brillantinée, à la Gardel des faubourgs de Buenos Aires, à la Reinhardt des terrains vagues tziganes et roulottés.

4- Semi-marathon

à Agnontas (extrait)

    C’EST UN ARBRE ENCOMBRANT dont l’écorce se desquame en copeaux et sciure grossière qui s’accrochent aux cheveux, une sorte de pin maritime où les parasites ont fait colonie, un sanctuaire pour chancres et tigres en tous genres. Il devait avoir meilleure allure quand on a coulé la dalle, il y a de cela peut-être un demi-siècle, à moins que personne n’ait eu le cœur de le tronçonner, de se commettre dans ce massacre ; un arbre, c’est un arbre !

Au-dessus de la route, ses congénères se comptent par milliers sur les collines qui bordent la crique  d’Agnontas, formant un demi-cirque, un théâtre sur la mer. Ultime rescapé des coupes claires commandées par l’activité économique, la pêche, le commerce maritime, puis les aménagements touristiques, ce pin au milieu de la terrasse, incongru et solitaire, témoigne d’un temps où la forêt avait les pieds dans l’eau, se prenait pour une mangrove, quoique loin des tropiques.

On se cogne à ses branches nues et torturées lorsqu’on se lève trop brusquement, on s’entrave aux renflements de ses racines où les chaises viennent buter, et tout ce que l’on mange ou boit sur les tables disposées en étoile à l’aplomb de sa ramure en moignons, recouvertes de toiles cirées à carreaux et d’une surcouche de plastique transparent, est saupoudré de bois qui tombe en poussière, de spores d’origine controversée et d’autres épanchements divers.

   

    Paradoxalement, on recherche la compagnie de cet arbre importun ; des trois établissements contigus qui longent la promenade, dépliant leur barnum dans l’avancée d’un immeuble rococo en forme de pièce montée ou de temple en carton-pâte, la taverne arborée par ce spécimen unique - la seconde sur laquelle on tombe de quelque côté qu’on aborde la baie, sinon par la mer -, est toujours la plus fréquentée. La première est plus chic, laisse aux crabes, aux homards et aux araignées le soin d’annoncer la couleur dans le vivarium sur roulettes installé à l’entrée, contre les croisillons de la pergola, où ils s’emmêlent pinces et antennes en dansant la valse lente et sursitaire des crustacés gastronomiques.

La troisième empiète sur le sable, fait déjà partie de la plage qui, depuis la route, épousant la sinuosité du massif rocheux et boisé qui en émerge, descend en pente douce sur un carré de mer quasi parfait, barré vers le large par les bateaux trop gros pour apponter et, à l’autre extrémité, par un ponton-jetée bringuebalant et d’un charme désuet, accessible de la terrasse par un jeu d’escaliers en biseau. Sa clientèle est familiale, aquatique, elle n’est plus vêtue que de maillots ou de paréos, se désaltère ou grignote plus qu’elle ne boit ou mange, en gardant à l’œil sa marmaille qui barbote ou s’absorbe à croupetons dans la construction d’éphémères châteaux.

 

    Il y a ainsi dans cette promenade de bord de mer une sorte de hiérarchie hôtelière à laquelle correspondent des degrés d’effeuillage vestimentaire, même si l’ensemble conserve le caractère populaire du village de pêcheurs qu’il était avant sa transformation en mini-station balnéaire. Entre le vivarium et la plage, la taverne au pin qui s’écorce offre un standing médian dans lequel se retrouvent les philosophes d’ouzerie et les contemplatifs ; les réserves de mignonettes y sont inépuisables et la cuisine est bonne, quand bien même le patron, pour reprendre l’expression de Nicolas dont il est un ami, « vous vendrait de la daurade grise pour de la royale ». On s’attable ici pour y rester longtemps, et pour ce qui est de délier les langues, l’arbre à palabres fait son office, fût-ce en pièces détachées pour les tables les plus éloignées, en émietté de grumes, en poudre à faire parler.

 

    Calviniste précoce, Ingo s’est converti sans mal à l’hédonisme et, même si la crise de foie le menace, ce sexagénaire allemand coule une vie de douce débauche sur l’île de Skopelos où il a acquis une maison et une tout aussi solide réputation de noceur, créditée par sa ventripotence et son teint rubicond. A l’heure où ce grand chauve va boire sous l’arbre auquel il dispute le statut symbolique de pilier de la taverne, le soleil a commencé à descendre sur l’horizon, limpide derrière un premier plan hérissé des mâtures des voiliers au mouillage dans la crique, de gosses de pêcheurs fourrageant du manche de leur épuisette l’écume grasse qui vient battre le parapet et de couples d’amoureux qui s’embrassent au bout du ponton-jetée.

 

    A la table d’Ingo, on trouve aussi le « capitaine », un petit homme au visage replet et au crâne dégarni, juste cerclé d’un diadème de cheveux blancs coupés suffisamment ras pour que, quand il vient à appuyer son occiput contre le tronc craquelé, le pin lui épargne un détachement de son écorce fugueuse. Est-ce la même précaution, le souci de ne donner aucune prise à l’arbre en mue qui pousse le bonhomme à rester torse-nu, alors que le soir tombe et que, sauf débordement, il est acquis qu’on ne se baignera plus ? Même si je doute qu’il n’ait jamais navigué sur un canal plus étroit que la mer Egée, notre vieux capitaine est parti pour écluser, et sa femme, assise à ses côtés, posant régulièrement sur lui un regard tendre et protecteur à travers des lunettes à grosses montures qui la rajeunissent et lui donnent des airs d’institutrice affable, n’y trouve rien à redire. Elle s’emploie même, avec une énergie farouche, un enthousiasme pastoral, à bûcheronner les barrières linguistiques avant même qu’elles n’aient eu le temps de se dresser à la tablée des délégations étrangères en villégiature, jetant tous les mots français, anglais et allemands qu’elle connaît dans cette bataille contre le babélisme et la timidité.

5- Le Pirée est derrière nous (extrait)

    LE MIROIR est faussé. Il a tant réfléchi que l’amalgame métallique est entré en fusion, des saignées sous-durales d’étain et de mercure l’ont piqué par endroits de minuscules hématomes derrière des apparences qui restent policées et les lettres majuscules, rouge feu, de l’ouzo SANS RIVAL dont il fait la publicité. Ou peut-être met en garde...

A mi-hauteur ou à peu près, une invisible ligne de partage divise en deux le champ de perception : au-dessus, les images que le miroir renvoie de la taverne-épicerie et des clients qui la fréquentent sont seulement inversées, les proportions et symétries sont respectées ; dans la partie basse, tout est flou et déformé. Les visages, selon l’angle de présentation, s’allongent, rétrécissent ou se bossellent comme dans le palais des glaces d’une fête foraine ou les peintures de Francis Bacon ; les couleurs se mélangent, bavent les unes sur les autres comme du maquillage quand on a pleuré, ou essuyé un orage, ou les deux en même temps.

 

    Pour le consommateur d’ouzo au long cours, cette frontière spéculaire s’apparente à une ligne de flottaison ; il peut en quelque sorte étalonner son degré d’alcoolisme à l’indice de réfraction du miroir : tant qu’il se tient debout ou bien droit sur sa chaise, la tempête l’épargne, son horizon est dégagé. Mais pour peu qu’il s’affaisse, qu’il s’affale sur la table, et c’est la noyade assurée, dans une mer sans rivages, son reflet pour rival, son rival pour reflet. Tout repère s’efface ; la surface se brouille et se dérobe, l’aspire comme dans un siphon, le réduit à quelques taches colorées ou au poids de son âme, l’étire et le malaxe, l’engloutit tout entier. S’il ferme les yeux, c’est pire, mais tant qu’il les garde ouverts, il ne peut que se regarder couler et se dissoudre.

 

    On ne vient pas ici par hasard ; on y avait rendez-vous – qu’importe celui ou celle qui l’a fixé –, un rendez-vous avec le miroir et toutes les formes de vérité qu’il reflète, les visages d’anges et les bonnets oranges des enfants du Pirée. « Ce port du bout du monde », là où tout a commencé, et là où le voyage est sur le point de s’achever, la boucle de se boucler…

C’est une chanson, encore, qui m’y a embarqué, une chanson qui fait écho à bien d’autres chansons qu’ont chantées, vingt ou trente ans avant que celle-là ne soit écrite pour Melina Mercouri, dans des rades alors appelés tékkés, des hommes qui portaient en eux la plus-que-peine : un blues qui leur appartenait en propre, peut-être la seule chose qui leur appartenait encore, eût-il été fait de la même substance que tous les blues de par le monde, de la même matière sensible, de cette molécule irréductible qui subsiste quand tout, autour, a été réduit à néant. Une sorte d’identité de l’exil, d’inconfort intérieur, d’intranquillité.

 

    Le Pirée, le bon endroit des mauvais moments, l’entonnoir de la « Grande Catastrophe », un port infundibuliforme, porte-voix, mégaphone, creuset où la douleur s’est faite musique et la musique douleur, irradiant de toutes ses vieilles pierres à philosopher. Le Pirée a fait sienne la douleur dans les cœurs et  les doigts arthritiques des Micrasiates, transformé chacun de leur ré dièse en dies irae, mis un bémol à tous les si des Grecs d’Asie mineure et de leurs frères d’Europe infortunés, englouti bien des rêves d’Amérique et des mirages pour marginaux, entrevus au fond d’un verre d’ouzo ou dans la fumée du haschich dans les sous-sols de ses tripots. Entonnoir, étranglement, goulot…

 

    Que reste-t-il, sinon la musique ? J’imaginais que le port du XXIe siècle portait encore les stigmates de tous ces chemins de croix plus ou moins orthodoxes, des marques dans l’architecture, des buttes-témoins de douleurs sédimentées, de fractures calcifiées perçant entre les grues de chantiers navals, des cicatrices sur le bitume des quais Kondyli, Posidonos ou Miaouli, des points de suture entre les amarrages des yachts d’armateurs dans la marina Zéa…

Mais à l’œil nu, rien n’est visible ; Le Pirée n’est plus dans Le Pirée. On ne fait que transiter par ses installations portuaires d’une grande et impersonnelle fonctionnalité –c’est Rotterdam sous le soleil, Ostende sur la mer Egée. On y passe sans se retourner pour rejoindre les îles, Egine et les Cyclades, la Crète, d’autres possibilités ; on y passe pour s’en éloigner. Même l’eau dormante des bras morts, des chenaux en impasse, est restée sans mémoire, à battre bêtement de sa poisse vert et rouille le flanc des quais désaffectés, à ballotter les poissons morts qui cabotent sur le dos, des pontons effondrés, des épaves à demi-noyées… Ce n’est pas dans cette eau de vidange que viendront se refléter tous les visages d’anges des enfants du Pirée.

 

    Mais alors, où les chercher, les gosses de Mercouri, sous leurs bonnets orange, qu’après elle, en écho, en hommage, ont à leur tour chantés et faits renaître en moi le groupe Pink Martini et Dominique A ?