Nouméa outre-amer

LE SYSTEME de nomenclature des dépressions tropicales veut qu’on leur attribue un nom de baptême dès lors que la vitesse des vents à la surface de l’océan atteint 34 nœuds autour du centre dépressionnaire.

Jusqu’à 48 nœuds, on parlera de dépression modérée… 
Si je devais rédiger le bulletin de météo marine concernant la moquette bleu outremer du Cinécity en ce dimanche 1er janvier, je dirais que l’océan est agité : entre le sac et le ressac des spectateurs qui arpentent le grand hall du seul ciné de l’île en attendant que leur film commence et les trémulations des acariens qui, sous la surface ondoyante, se repaissent des grains de maïs soufflé tombant en pluie intermittente des gobelets king size que les premiers traînent, mal arrimés, au fil de leur navigation changeante.
Echouée au milieu de cette mer huileuse et sucrée d’où affleurent, comme des pointes d’icebergs à la dérive et des reliques en bois flotté d’une épave, ces reliefs de pop-corn et des bâtonnets d’esquimaux engloutis à la hâte, une vieille mendiante est assise en tailleur. Son frêle esquif s’est éventré sur les récifs consuméristes et, désespérant des secouristes, elle ne sait plus que tanguer, de bâbord à tribord et d’avant en arrière, en ruminant le récit de son naufrage.

Je dis "vieille" mais, tout aussi bien, elle n’a pas 50 ans et je me méprends aux cernes de ses yeux sans éclat enfoncés dans leurs orbites, aux saillies de ses os qui bossellent son visage décharné sur lequel la pigmentation mélanésienne noire et cuivrée a fini par céder la place au teint de triste cire. Le temps ne saurait être seul responsable des outrages sur sa peau, ni du tremblement de ses mains quand elle les porte à sa bouche pour y enfourner de rebutantes portions de pâté type Olida qu’elle mange à même la boîte de conserve, le couvercle recourbé lui servant de cuillère. 
Alors quoi ?! Si le temps n’est pour rien dans la misère qui l’accable et s’en vient tempérer la tentation des îles qui taraude les zoreilles, il se peut que les excès de kava, de bibine frelatée ou de résine douteuse que vendent à la sauvette des fantômes à dreadlocks devant le nakamal mitoyen avec le ciné n’y soient pas totalement étrangers. "Excusez-moi, ce n’est pas de ma faute", se dédouane la mendiante, les dents serrées, inaudible des spectateurs qui la contournent ou l’enjambent sans même la regarder, en familiers des écueils de ces voies maritimes qu’ils empruntent désormais sans le moindre mal de mer, qu’ils sillonnent par routine sans en être écœurés.

Si je pouvais lire sur ses lèvres, y distinguer ce qui relève de la stricte mastication de son pâté de foie de cette rumination plus métaphysique qui

la conduit à parler toute seule, je jurerais qu’elle met tout sur le dos de la fatalité, de la malveillance des forces cosmiques à son égard ou de quelque malédiction prononcée sur un tas d’ignames pleins de vers par les esprits de l’île, les aînés des clans, les chefferies des régions coutumières… Une conjuration d’éléments déchaînés, voilà ce qui la frappe sans relâche dès qu’elle parvient à se lever de sa paillasse. Une conjonction de mauvaises ondes qui la fait chavirer, se noyer dans un verre d’eau de vie, une demi-noix de coco évidée, la moquette bleu outremer du Cinécity en ce dimanche 1er janvier. 
Dans ce coin d’océan, la vitesse des vents dépasse maintenant les 60 nœuds autour du centre dépressionnaire et, sans avoir demandé une autorisation particulière au service météorologique du Pacifique sud, j’ai déjà pris sur moi de baptiser Louise cette mendiante anonyme qui ne demande qu’à s’évanouir, à rejoindre le petit peuple des fibres dans les profondeurs ultramarines du grand hall.

Louise, en mémoire de Louise Michel, une sorte de sœur de misère, la "vierge rouge" de la Commune de Paris déportée en 1873 en Nouvelle-Calédonie, au bagne de Nouville.

Ça devait être un jour comme aujourd’hui, un jour d’hiver austral. Un cyclone précoce pour la saison s’engouffre dans l’exotique centre pénitentiaire. Irréductible, Louise la mendigote enfile la redingote de Louise la révolutionnaire et s'ébroue, parvient à se remettre debout.

Après tout, c’est au cinéma que ça se passe. 

Et n'a-t-on jamais vu un cyclone tourner de l’œil ?!