L'inconcevable coming-out d'Imaculada 

 Extrait / Suite 

Imaculada n’aime pas les gosses, elle ne veut plus en avoir ; elle n’aime pas non plus les Français qui sont pires que des gosses, et alors je vous dis pas les gosses des Français… Son travelling achevé, elle place tous ses espoirs dans la petite boulotte en duffel-coat qui fait tourner le présentoir des cartes postales si vite qu’on dirait qu’il projette sur les verres de ses lunettes d’écaille un film touristique sans queue ni tête ou un drôle de dessin animé. Querida mia, tout à l’heure, je ne jouerai que pour toi, tu sais !?

Un œil sur la pendule. Trois minutes. Seigneur, plus que cent quatre-vingts petites secondes de paix, tapie dans l’ombre fraîche du vestiaire. Et cette jupe qui n’en finit pas de la boudiner, de remonter sur ses hanches même quand elle se tient immobile, comme maintenant, dans l’ombre fraîche de sa cachette, dans la demi obscurité. Même pas un an, et cette peille est juste bonne à jeter. Elle se demande comment elle lui tombait quand elle a embauché, si elle aimait son derrière. Un duffel-coat. C’est bien un duffel-coat, il te va bien, à toi. Et Javier, est-ce qu’il l’aimait encore, son derrière, il y a un an ?! La pendule. Une minute et trente secondes. Mierda ! J’arrive les bouseux, je suis là ma querida. Tirer sur sa jupe, c’est devenu un toc, un trouble obsessionnel compulsif symptomatique de son état de stress, de son désordre émotionnel ; elle le fait même avec sa veste de pyjama, même la nuit quand elle dort. Javier s’en fout qu’elle se mette au lit en pyjama, pour ce qu’il la touche. Encore quinze secondes et ça va être à toi. C’est mieux ainsi remarque, qu’est-ce que j’en ai à faire qu’il ne remette jamais la main sur moi. Allez, ça y est, c’est à toi. Lumière. Un, deux, trois : « Buenos dias messieurs-dames/welcome à la Plaza de toros de la Real Maestranza de Caballería de Séville/Andalousie. La Plaza de toros de la Real Maestranza/la plus vieillotte d’Espagne après que sont les arènes de Madrid/a été construite/building/entre le dix-huitième century et le dix-neuvième century/elle est classée historical monument despues l’an de grâce mil noveciente quatre-vingt quatre. Me llamo Imaculada/je serai être la vôtre guide during toda la visita. Maintenant/please/vous voulez bien suivre moi/la visite commencera. »

 

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Doña Isabel ne veut pas retourner dans la cuisine, et quand bien même elle le voudrait qu’elle ne le pourrait pas. Pour sortir, il faudrait remonter sur ses incroyables talons aiguilles qui ont dû coûter une petite fortune à Enrique, dix ans de moins qu’elle, douze peut-être, allez quinze mais qui est-ce que ça dérange, la belle affaire, l’âge de son fils, un tout petit peu moins et alors, un prince, aussi blond qu’il est brun, son fils, un dieu de l’Olympe dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’il sait faire la cour, lui.

Et au lit, je ne vous raconte pas les parties de jambes en l’air, comment il la fait grimper au baldaquin, tout ce qu’il lui fait avec sa langue et sa queue, ce petit salaud, hijo de puta. Il veut juste qu’elle garde ses chaussures, les talons hauts qu’il lui a offerts. Il dit que ça lui fait un effet bœuf, que ça l’excite comme une bête quand il la voit avec ces machins à huit cents euros aux pieds. Mais pour le moment c’est encore au-dessus de ses forces de remonter là-dessus, largement au-dessus de ses moyens. Elle pourrait les enlever, dénouer les lanières qui sanglent ses chevilles graciles et galbent ses mollets on ne peut plus avantageusement, mais ça non plus elle ne s’en sent pas capable. Une question d’éducation, de savoir-vivre. Des idées folles défilent dans son esprit débridé en une kyrielle de cercles concentriques phosphorescents, un chapelet d’idées plus empoisonnées les unes que les autres, mais sûrement pas celle d’ôter ses chaussures qui coûtent un bras ; une dame comme elle, la pimpante doña Isabel de Rivera, sociologue de son état, théoricienne de la Movida, ne saurait aller nu-pieds, ne serait-ce que sur le carrelage de la cuisine d’où lui semble maintenant provenir un vacarme assourdissant, le joyeux tintamarre des assiettes que l’on s’envoie à la figure quand on s’aime depuis trop longtemps. Ça lui vrille les oreilles, cogne à ses tempes comme si ça voulait entrer déterrer les souvenirs. Qu’ils aillent se faire foutre tous les deux !

Elle vérifie qu’elle a bien mis le verrou, ça va, elle peut l’atteindre. Elle a chaud. Elle a froid. Elle n’aurait pas dû manger de cette paella. Elle sent le riz noir lui peser sur l’estomac, enfin celui qu’elle n’a pas vomi.

Sans attendre que la cuve se remplisse, elle tire et retire la chasse d’eau, mais rien à faire, quelques grains translucides ou qu’à moitié lavés de la sauce safran et de leur noirceur de diable par les sucs gastriques font de la résistance sur la céramique blanche, échappent aux vagues de fond, aux typhons incessants qui s’épanchent dans le siphon de la fosse d’aisance. De petites antennes, reliefs de langoustines, la narguent elles aussi. Te fais pas de bile Isabelle, tu restes une grande dame même à califourchon sur les cabinets, à dada sur ton bidet ; même à quatre pattes dans les toilettes, tu seras toujours aussi parfaite, allez ! La classe, à croupetons aussi, la grande classe. Ce sont tous ces régimes qui te foutent en l’air, qui te tournent le ventre à l’envers. Souffrir pour être belle, c’est ça l’idée. Vide-toi ! Vomis tout ce que tu sais, et tu pourras encore leur en remontrer à toutes ces jeunettes qui se pavanent dans les bodegas, à toutes ces pucelles en slim, en faire encore tourner des têtes, et bourrique des Enrique. Vomis, tu seras belle, vomis et ton ventre restera plat, ta peau ferme et tendue sur tes côtes accueillantes, saillantes juste ce qu’il faut, et si douce au touché, soyeuse, nacrée ; et même plus que plat, ton ventre, légèrement concave, une vallée en pente douce, ondoyante et sucrée, lente déclinaison vers le nombril rentré, ton centre névralgique, ton deuxième point G. Bien sûr qu’elle en valait la peine, ton opération, si tu avais vu la tête de ces morues, tout ton cercle d’amies comme deux ronds de flan, quand tu leur as dit que tu allais faire une ombilicoplastie. Ça en valait la peine, ce nombril incurvé, pour trois gouttes de champagne pétillantes, et la langue frétillante d’Enrique tout le temps fourrée à l’intérieur de cette petite cavité.

Finie la paella. Vomir, c’est le prix à payer. Doña Isabel de Rivera a déjà tant souffert, s’est tellement privée de tout pour en arriver là, toute une vie de régimes, de pilules minceurs et de compléments alimentaires pour la douceur exquise d’un compliment, d’un regard appuyé, fureteur, sur sa taille de guêpe, ses hanches disciplinées, à cinquante ans passés. Et un enfant, s’il vous plaît, ce corps que voyez là a déjà enfanté. On ne le dirait pas, hein ?! Si vous saviez pourtant tout ce qu’il m’en a coûté, et tant avant qu’après, ce que j’ai pu vomir… Un frisson plus violent que les autres convulse la parturiente passée et potentielle à genoux dans les vécés, un éclair qui la traverse de part en part, de la mantille enserrant son chignon à la french manicure de ses ongles de pied, en passant par le fil en cuivre conducteur de son stérilet. Je suis enceinte, si ça se trouve !!! Tous les anneaux concentriques de son délire convergent maintenant vers cette même idée noire. Enceinte, enceinte, enceinte jusqu’aux yeux, non pas moi, pas encore, mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu, qu’est-ce que je vous ai fait ?! Et son ventre se tord, et ses yeux se révulsent, elle se sent défaillir, emportée par le siphon dans un bruit de cascade. Elle se voit déjà en baleine des hautes mers, une baleine à bosse, enceinte nom de Dieu, dans la solitude des profondeurs, enceinte jusqu’aux yeux. Plutôt mourir que d’être enceinte, elle se dit. Plutôt mourir.

 

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– «  Ça paye bien ton job ? »

Tu n’en as vraiment rien à faire de ce que je te raconte, pas vrai ?! Vas-y, dis-le que je te bassine avec mes arcades en plein cintre et les colonnes corinthiennes de la Porte du Prince. En quoi ça t’intéresse, toi, qu’elles soient ioniennes, toscanes ou corinthiennes, mes colonnes, hein ?! Et mes pilastres doriques, ça te fait triper les pilastres doriques, je suis sûre ! Tu t’en bas le coquillard, allez, ça se voit comme le nez au milieu de la figure, de l’infant Philippe, du dimanche de Pâques et de la Vierge du Pilar, c’est comme si je te jouais du pipeau, un concerto de cornemuse pour petite boulotte et grand manteau. Mais allez, dis-le, que tous ceux qui sont sortis par cette grande porte avec leurs oreilles et leurs queues, les maestros, les Manolete, les Belmonte, les Joselito, ça ne te fait ni froid ni chaud. On sera fixé comme ça, je saurai à quoi m’en tenir avec toi.

– « Une misère ! je fais juste ça en attendant. »

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