L’impostore 

 

- « Sait-on toujours pourquoi l’on meurt, Signore Rastinger ?! »

 

L’avion de la Lufthansa venait de rectifier sa trajectoire en approche de l’aéroport Marco-Polo. Le vent de travers était fort et, pour rester aligné sur l’axe de la piste la plus proche de la lagune, le pilote avait manœuvré de sorte à légèrement incliner l’aile droite de l’Embraer 190 en rempart aux rafales qui le déstabilisaient et qui, en contrebas, hérissaient le golfe de Venise de vagues inhabituellement hautes pour cette mi-avril. Ainsi positionné, l’appareil donnait moins de prise aux turbulences, mais semblait piquer du nez davantage, perdre trop vite de l’altitude au regard de la distance qui le séparait du tarmac. De toute cette eau qui bordait les installations aéroportuaires…

Après les premières grosses secousses, et plus encore depuis que la chef de cabine avait annoncé au micro une modification de la procédure d’approche en raison de la dégradation des conditions atmosphériques, l’ensemble des passagers du vol LH 2219 en provenance de Munich appréhendait l’atterrissage à Marco-Polo. Tout le monde était réveillé maintenant. Des enfants pleuraient, des « mammas » italiennes se signaient à intervalles réguliers, récitant pour elles-mêmes d’inaudibles prières, l’ongle du pouce apposé sur leurs lèvres tremblantes…

D’entre tous, l’homme qui occupait le siège 15A, littéralement agrippé à ses accoudoirs, présentait les signes de panique les plus manifestes, même si, en s’appliquant la plus stricte immobilité, il espérait donner le change, retrouver au plus vite sa contenance, tromper la mort…

Son visage était blême, son front trempé de sueur et de larges auréoles d’humidité souillaient sa chemise aux emmanchures. Il n’avait pas seulement peur ; il souffrait le martyre, tympans et sinus prêts à exploser sous la pression de la cabine qui augmentait au fur et à mesure que l’avion se rapprochait du sol. Il maudissait le rhume qu’il traînait depuis des semaines et amplifiait cette névralgie barotraumatique, se maudissait de ne pas avoir consulté son médecin avant d’entreprendre ce voyage insensé, quand bien même une telle précaution lui aurait paru, sur le moment, tout aussi insensée...

Sa dernière heure était arrivée, il se disait. Les bourdonnements et sifflements dans ses oreilles le mettaient au supplice en même temps qu’ils le coupaient du monde, comme s’il descendait en apnée dans ses propres abysses sans espoir de remonter, qu’il se noyait de l’intérieur… Il se noyait, voilà, à quelque deux cents mètres d’altitude, soixante pieds… Il éprouvait pour la première fois de sa vie le vertige des profondeurs ; plus l’appareil approchait de la piste et plus il s’enfonçait. Pour son audition, la perte d’aigus était irrémédiable, il pensait, et qu’il n’entendrait plus jamais que le brouhaha étouffé des moteurs et du système de pressurisation, toute cette bouillie sonore qui l’isolait...

Après le lui avoir demandé dans toutes les langues qu’elle connaissait, l’hôtesse avait fini par relever elle-même le volet du hublot à côté de lui, conformément à la procédure. Il avait essayé de sourire, de s’excuser, mais rien n’était venu à sa bouche tordue.

L’atterrissage était imminent, l’avion à moins de trente pieds. Le pilote allait corriger la dérive et l’inclinaison d’un dernier effet de manche, et le passager du siège 15A finir de se décomposer… Jusque-là, il s’était refusé à regarder dehors, avait tenu le volet baissé aussi longtemps que cela était permis. Mais, peut-être parce que l’appareil penchait encore de son côté, peut-être pour fuir les yeux inquiets ou compatissants de l’hôtesse qui, désormais assise et harnachée à l’avant de la cabine, dos au cockpit, le fixait sans relâche, à ce qui lui semblait, il avait fait fi de son vertige et contemplait par le hublot le paysage terrestre et vespéral de la région de Venise, en bas.

En comparaison de la mer Adriatique, passablement déchaînée dans le golfe, de l’autre côté, ce paysage de faubourgs et de bocages plongés dans la pénombre dégageait, même balayés par le sirocco, quelque chose de rassurant, une douceur qui l’apaisait.

Quelques gouttes de pluie s’étaient accrochées au hublot et s’étiraient en étoile sur la surface vitrée. Depuis son poste d’observation, pratiquement à la verticale, il suivait une route de campagne bordée de peupliers ou de cyprès à mesure qu’elle défilait sous l’aile de l’Embraer, comme une ligne de fuite. Une rivière, peut-être un fleuve, serpentait à proximité, parallèle de loin en loin.

Le trafic automobile était faible : tout à l’heure, à la sortie de la dernière zone industrielle de Mestre, un chapelet de modèles réduits, comme une procession de vers luisants à la queue leu leu dans les deux sens de circulation ; puis, entre les champs taillés au cordeau et les sous-bois ébouriffés, des voitures identifiables comme telles, mais de plus en plus solitaires, l’avion laissant derrière lui, à peine jaillies du clair-obscur, leurs traces lumineuses de plus en plus espacées…

Sur un ou deux kilomètres, plus rien ! Un long ruban désert, déroulé au milieu des ombres du soir. Et puis, de nouveau, le rouge des feux arrière réfractés dans le kaléidoscope du hublot, la forme sombre d’une berline, le double faisceau des phares, quoique légèrement en travers par rapport à l’axe de la route…

Une grosse cylindrée, vraisemblablement une allemande, était arrêtée sur le bas-côté, entre la chaussée et la rivière. Deux silhouettes se tenaient de part et d’autre, immobiles ; une troisième, quelques mètres devant, à portée de…

 

Sur le point de se poser, l’appareil avait brusquement recouvré sa position horizontale, privant le passager du siège 15A du panorama dans lequel il s’était absorbé, oublié ; il aurait juré avoir vu deux éclairs zébrer la campagne vénitienne sous son lavis crépusculaire… Le tenaient-ils en joue ?! Mais non ! Ce n’était pas possible, il avait dû s’assoupir, rêver... Une illusion d’optique, une confusion avec le feu de navigation qui clignotait à l’extrémité de l’aile, voilà ce qui s’était passé !

Mais un trouble nouveau l’agitait, grandissait en lui, et tandis que l’étau autour de sa tête se desserrait, que les bourdonnements dans ses tympans s’estompaient, il lui semblait qu’on lui murmurait, d’il n’aurait su dire où, l’énoncé d’une énigme : « Sait-on toujours pourquoi l’on meurt, Signore Rastinger ?! »

Quand il eut retrouvé le plein usage de ses oreilles, les autres passagers du vol LH 2219 en provenance de Munich applaudissaient à tout rompre le pilote qui, malgré un vent latéral fort, avait réussi à poser du premier coup et sans casse l’Embraer 190 de la Lufthansa sur le tarmac détrempé de l’aéroport Marco-Polo.

Venise l’attendait.

Enfin, pas tout à fait.

Remords à Venise

Chapitre 1