A l'aise au pays des vermines

Chapitre I - L'homme (extrait / suite)

En passant à côté de lui pour pénétrer sur la scène de crime qui n'en était plus vraiment un, l'officier de police judiciaire se retint non sans mal d'enguirlander un peu plus le subalterne. Il s'était souvenu in extremis que le « sous-balloche » était aussi le délégué du syndicat national des policiers en tenue, et il avait assez d'emmerdements comme ça pour le moment...

Du coup, c'est l'Antoine qui s'était senti obligé de briser la glace en s'adressant à son supérieur hiérarchique avec une familiarité que celui-ci n'avait qu'à moitié appréciée.

- « Eh bien lieutenant, vous en faites une tête ! Ça schlingue quand même moins qu'il y a quinze jours, non ?! »

Pénalty grimaça, réprima l'envie de faire usage de son arme de service sur cet abruti qui continuait à tracer toutes sortes de formes géométriques avec le ruban jaune toujours relié au chambranle en plusieurs endroits ; après le bousier dans la soie arachnéenne, voilà qu'il nous faisait la résurrection de la momie obèse peinant à se débarrasser de ses bandelettes fluorescentes.

Quel cirque ! Ce con avait raté sa vocation...

Avec tous les techniciens de l'identification criminelle qui se trouvaient dans la pièce pour remballer les jalons qu'ils y avaient posés au début de l'enquête, le lieutenant aurait du mal à plaider la légitime défense s'il vidait subitement son chargeur sur le sous-brigadier Toutânkhamon. Il décida donc d'ignorer sa remarque et de lui manifester son mépris le plus ostensible en lui tournant le dos et en gardant le silence pendant tout le reste de la procédure.

Au demeurant, l'Antoine n'avait pas complètement tort, ça puait moins la charogne et la merde que la première fois qu'ils étaient venus ici avec les pompiers. Même le quartier du Voultre paraissait un peu moins dégueulasse que le matin où le lieutenant Penalty et ses hommes avaient dû le traverser à pied pour accéder à ce taudis et y faire les constatations d'usage. Ça devait tenir au soleil, cette impression de moins moche, à l'été qui finissait quand même par arriver dans la région.

D'infimes particules de lumière parvenaient à s'infiltrer on ne sait trop comment dans ce cloaque moyenâgeux, cet enchevêtrement de ruelles borgnes, minées de déjections de toutes origines et de sacs-poubelles éventrés, d'immeubles branlants suintant la moisissure et l'indigence crasse qu'à la mairie et dans les beaux quartiers périphériques on appelait pudiquement « le centre ancien » ou « la vieille ville »...

Le Voultre était resté dans son jus depuis le Moyen-âge ; les rats qui couraient dans les ruines des murailles y étaient aussi gros que sous le règne des rois capétiens, et les habitants toujours aussi maigres et livides... Comment est-ce qu'on appelait le jus des ordures en fermentation déjà ?! Ah oui, le lixiviat ; le Voultre était resté dans son lixiviat depuis le Moyen-âge, voilà ce que pensait Penalty tout en constatant avec une sorte de soulagement mêlé de culpabilité que le soleil pouvait lui rendre toute cette misère un peu moins pénible, comme dans la chanson d'Aznavour. Et il chanta pour lui-même, limitant ainsi les risques d'incidence sur la météo : «Emmenez-moi au bout de la terre / Emmenez-moi au pays des merveilles / Je suis sûr que la misère / Serait moins pénible au soleil. »

Ça tombait plutôt bien que les malheurs du reste du monde soient un peu moins pénibles à supporter, parce que son poignet le faisait toujours atrocement souffrir, lui : une douleur aiguë, irradiante, comme les répliques d'un tremblement de terre de plus en plus rapprochées et de plus en plus vives, comme si le coup qu'il s'était maladroitement donné avec cette fichue clé à molette remontait à seulement quelques minutes, alors que ça ferait bientôt quinze jours...

C'est bien simple, ça s'était produit la veille de la découverte du macchabée, à la suite de laquelle on lui avait confié l'enquête afférente, sa première vraie enquête criminelle, enfin, à ce qu'il croyait...

Quinze jours après, la procédure était quasiment bouclée, mais il ramait encore pour réinviter Julie à dîner. Et ce n'était pas la conversation qu'ils avaient eue la veille qui pouvait le rassurer ; à ce qu'elle avait dit, ce n'était pas gagné ! Bref, la douleur était toujours aussi vive et ses grimaces parlaient pour lui : il faudrait bien se décider à aller voir le toubib ; il faudrait bien qu'elle se décide à lui pardonner...

 Quand il n'y tint plus, qu'il donna à sa douleur la note 9 sur l'échelle ouverte de Richter appliquée aux séismes ressentis dans la région du canal carpien, le lieutenant Penalty se saisit du flacon d'huile essentielle qui poissait dans la poche intérieure de sa veste.  Le pharmacien l'avait assuré qu'après trois ou quatre applications, la main aurait sensiblement désenflé et qu'il ne se souviendrait même plus y avoir eu mal. Il ne restait que quelques gouttes au

fond de la fiole, et le policier commençait à se demander si, par hasard, l'apothicaire ne l'avait pas un peu pris pour un con, s'il ne s'était pas un peu foutu de sa gueule grimaçante. Mais il en aspergea tout de même son poignet gonflé et endolori, qu'il massa longuement du pouce de la main droite jusqu'à ce que le liquide visqueux ait totalement pénétré la peau et atteint le muscle ou les nerfs qui, sous l'épiderme, le tançaient sans relâche.

Le puissant parfum de l'immortelle lui emplit de nouveau les narines, hérissant les vibrisses comme un régiment de poilus qu'on aurait mis subitement au garde-à-vous. Plus encore que les vertus anti-inflammatoires vantées par le pharmacien, Penalty avait été séduit par le nom de cette plante avec les fleurs et les tiges de laquelle on faisait des décoctions soi-disant

miraculeuses ; l'idée de s'enduire l'avant-bras d'huile d'immortelle l'avait rasséréné alors qu'il était encore dans l'officine proche du commissariat ; elle avait agi sur lui avant la première application comme un placebo, comme si l'onguent en question allait le rendre lui-même immortel ou, à tout le moins, le doter de super-pouvoirs.

A l'usage, il avait dû déchanter sur ce point particulier, et tant qu'il n'avait pas plus étroitement frôlé la mort, des doutes sur son immortalité subsistaient. Disons que l'huile lui procurait un soulagement passager, sans plus. L'odeur âcre qu'elle dégageait supplantait désormais les principes actifs et son nom plein de promesses pour ce qui était de faire effet.

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